Économie de course :
pourquoi deux coureurs au même VO2max
ne courent pas à la même vitesse
Le VO2max dit ce que le corps peut consommer. L'économie de course dit ce qu'il en fait.
Introduction
Prenez deux coureurs. Même âge, même VO2max mesurée en laboratoire, même volume d'entraînement hebdomadaire. Alignez-les sur un 10 km. L'un finit en 38 minutes, l'autre en 41. Comment est-ce possible ?
Cette situation, loin d'être une curiosité, est la règle plutôt que l'exception. Elle illustre l'une des limites les plus importantes du VO2max comme indicateur de performance : ce paramètre mesure la quantité maximale d'oxygène qu'un organisme peut consommer, mais il ne dit rien de ce que le coureur en fait.
C'est précisément le rôle de l'économie de course. Cet article explique ce qu'elle est, pourquoi elle explique une grande partie des écarts de performance à VO2max égal, et par quels moyens elle peut s'améliorer.
Le VO2max est un plafond, pas une performance
Le VO2max représente la cylindrée du moteur : la capacité maximale de l'organisme à prélever, transporter et consommer de l'oxygène. C'est un plafond théorique.
Mais un moteur puissant qui consomme énormément n'ira pas plus loin qu'un moteur modeste et sobre. Ce qui détermine la performance sur une course d'endurance, ce n'est pas seulement la puissance maximale disponible, mais la vitesse que l'on peut soutenir avec l'oxygène dont on dispose.
Trois paramètres physiologiques déterminent classiquement la performance en endurance :
| Paramètre | Ce qu'il mesure | Marge de progression |
|---|---|---|
| VO2max | Le plafond de consommation d'oxygène | Limitée à moyen terme |
| Le seuil | Le % de ce plafond que l'on maintient longtemps | Bonne |
| L'économie de course | Le coût en oxygène d'une vitesse donnée | Progresse des années durant |
Ces trois paramètres sont largement indépendants les uns des autres. Un coureur peut avoir un VO2max exceptionnel et une économie médiocre — et être battu par un coureur au moteur plus modeste mais nettement plus efficient.
C'est d'ailleurs l'un des constats les plus intrigants du haut niveau : chez les coureurs élites, les VO2max sont tous très élevés et assez proches les uns des autres. Ce qui les départage n'est plus le plafond, mais l'efficacité avec laquelle ils l'utilisent.
Ce qu'est l'économie de course
L'économie de course désigne la quantité d'oxygène consommée pour maintenir une vitesse donnée. Elle s'exprime généralement en millilitres d'oxygène par kilogramme de masse corporelle et par kilomètre parcouru.
Plus ce chiffre est bas, plus le coureur est économe : il « paie » moins cher chaque kilomètre.
Concrètement, si deux coureurs ont un VO2max de 60 ml/kg/min, mais que le premier consomme 200 ml/kg/km à 15 km/h contre 220 ml/kg/km pour le second, le premier peut soutenir cette vitesse à un pourcentage plus faible de son maximum. Il est donc plus loin de sa limite, il fatigue moins vite, et il peut soit tenir plus longtemps, soit courir plus vite pour le même coût physiologique.
Les écarts d'économie de course entre coureurs de niveau comparable peuvent atteindre 20 à 30 % — ce qui est considérable, et largement suffisant pour expliquer plusieurs minutes d'écart sur un 10 km.
Ce qui détermine l'économie de course
Contrairement au VO2max, dont la marge d'amélioration est relativement limitée une fois un certain niveau atteint, l'économie de course dépend d'un grand nombre de facteurs — dont plusieurs sont modifiables.
C'est probablement le facteur le plus déterminant. À chaque foulée, le tendon d'Achille et l'aponévrose plantaire se déforment à l'impact, stockent de l'énergie élastique, puis la restituent lors de la poussée.
Cette énergie restituée est « gratuite » : elle ne coûte aucun oxygène. Plus le système est raide et efficace dans ce cycle étirement-raccourcissement, plus la part d'énergie récupérée est importante, et moins le muscle doit produire d'énergie métabolique pour maintenir la vitesse.
C'est aussi ce qui explique une partie de l'effet des chaussures à plaque carbone, conçues pour améliorer la restitution d'énergie.
Plusieurs paramètres biomécaniques influencent le coût énergétique : l'oscillation verticale (l'énergie dépensée à monter et descendre plutôt qu'à avancer), le temps de contact au sol, la position du pied à l'impact par rapport au centre de gravité, la cadence.
Attention toutefois à une idée reçue : il n'existe pas une « technique parfaite » universelle. Chaque coureur a une organisation motrice personnelle, et modifier volontairement un paramètre isolé dégrade souvent l'économie à court terme, le temps que le nouveau schéma s'automatise.
Les fibres lentes (type I) sont métaboliquement plus efficientes que les fibres rapides pour un effort prolongé. Leur proportion, en grande partie déterminée génétiquement mais influencée par l'entraînement, pèse sur le coût énergétique.
Une coordination efficace signifie recruter les bons muscles au bon moment, et surtout ne pas recruter inutilement des muscles antagonistes qui freinent le mouvement. C'est un point où l'entraînement produit des gains importants, particulièrement chez les coureurs peu expérimentés.
Une masse plus faible réduit mécaniquement le coût de déplacement. Mais surtout, la masse située en périphérie — au niveau des pieds notamment — coûte beaucoup plus cher que la masse centrale, car elle doit être accélérée et décélérée à chaque foulée. C'est le principe qui justifie les chaussures légères.
Chaleur, altitude, vent, nature du terrain, chaussures : tous modifient le coût énergétique d'une vitesse donnée, indépendamment des qualités du coureur.
Comment améliorer son économie de course
C'est la bonne nouvelle : là où le VO2max plafonne assez vite, l'économie de course continue de progresser pendant des années. C'est en grande partie pour cela que les coureurs de fond atteignent souvent leur meilleur niveau après une décennie de pratique, bien après avoir atteint leur plafond aérobie.
- Le volume et l'ancienneté de pratique. C'est le facteur le plus puissant, et le plus lent. Répéter des millions de foulées affine progressivement le geste, améliore la coordination et renforce les structures tendineuses. Un coureur qui pratique depuis dix ans est presque toujours plus économe qu'un débutant au même VO2max — c'est l'explication principale de l'écart évoqué en introduction.
- Le renforcement musculaire lourd. C'est l'un des rares leviers dont l'effet est bien documenté à court terme. Le travail de force à charges élevées améliore la raideur musculo-tendineuse et le recrutement neuromusculaire, sans hypertrophie significative. Les gains sont modestes en valeur absolue, mais réels — et suffisants pour peser sur un chrono.
- Le travail pliométrique et les gammes. Sauts, bondissements, éducatifs de course : ce type de travail cible directement le cycle étirement-raccourcissement et la qualité d'appui. Les effets sont plus limités que ceux du renforcement lourd selon la littérature, mais complémentaires.
- Les séances à vitesse élevée. Courir régulièrement à des allures rapides — lignes droites, fractionné court — améliore la coordination à haute vitesse et l'efficacité du geste, y compris pour les allures plus lentes.
- L'entraînement en côtes. Il combine renforcement spécifique et travail d'appui, avec des contraintes mécaniques bien tolérées.
- Le matériel. Chaussures légères, et éventuellement chaussures à restitution d'énergie pour la compétition. C'est le levier le plus rapide, mais aussi celui dont les gains sont les plus limités par le porte-monnaie plutôt que par la physiologie.
Ce que cela change dans l'approche de l'entraînement
Arrêter de survaloriser le VO2max. C'est le chiffre le plus cité et le plus fantasmé, notamment parce que les montres en donnent une estimation. Or c'est aussi celui sur lequel on a le moins de marge de manœuvre à moyen terme, et celui qui prédit le moins bien la performance chez des coureurs de niveau homogène.
Accepter que la progression continue longtemps. Un coureur qui stagne sur son VO2max estimé peut continuer à améliorer ses chronos pendant des années grâce à l'économie de course. Ce n'est pas un plateau, c'est un changement de mécanisme.
Valoriser la régularité sur le long terme. Puisque l'ancienneté de pratique est le premier déterminant de l'économie, la continuité d'entraînement — donc l'absence de blessures et de coupures — devient le levier de progression majeur.
Ne pas chercher à copier la foulée d'un autre. Les tentatives de refonte technique volontaire dégradent souvent l'économie à court terme. Les modifications qui fonctionnent sont généralement progressives et indirectes (renforcement, gammes, travail de cadence modéré) plutôt que des consignes de posture.
Conclusion
Le VO2max dit ce que le corps peut consommer ; l'économie de course dit ce qu'il en fait. C'est cette seconde dimension qui explique l'essentiel des écarts de performance entre coureurs au potentiel aérobie comparable — et c'est aussi celle qui reste améliorable le plus longtemps.
Pour un coureur, cela déplace le regard : plutôt que de chercher à augmenter un plafond largement contraint par la génétique et rapidement plafonné, il s'agit de devenir progressivement plus efficient. La régularité sur les années, le renforcement musculaire et la variété des sollicitations d'allure sont, dans cet objectif, plus déterminants que n'importe quel protocole censé faire grimper le VO2max de quelques points.